

Un industriel qui fréquentait les prostituées et ne les fréquente plus à cause du sida ravageur, un industriel qui fréquente les arrière-salles d’auberges où les gens rappellent volontiers les bienfaits du troisième Reich, un industriel qui impose son ordre dans la sphère privée, celle où madame son épouse doit se tenir prête après avoir enfilé les dessous affriolants que le mari lui a achetés, prête à enlever un à un ces dessous parce que monsieur, à l’écoute de son propre corps, ressent un besoin impérieux d’offrir sa divine semence à celle qui ne peut (à un autre moment) que soulever ses jupes, trousser son pull pour offrir ses tétons à l’appétit de celui qui dirige une si grande entreprise et qui donne du travail à tant d’ouvriers obéissants.
Lorsque ces respectables bourgeois, vautrés dans leur salon, regardent un film porno pour se mettre en verve, lorsque les femmes enchaînées ou déchaînées défilent sur le petit écran, l’enfant peut surgir. De ses yeux candides et avides, il saisit les corps torturés au moment précis où, béances écorchées, ils se rendent visite, où les hommes aux lourds instruments créateurs, artisans de leur plaisir, expirent dans le sein des femmes. C’est que l’enfant, lui aussi, a des désirs : vélo BMX, drone, voiture téléguidée, scooter des neiges. Un enfant qui obtiendra naturellement tous les objets ou appareils qui le font rêver et que ne pourront obtenir les enfants des ouvriers soumis à la dure loi du capital.
En vérité, le roman de Jelinek ne peut se raconter, car les histoires n’intéressent pas la romancière autrichienne. S’il fallait rappeler la distinction que Barthes établit entre texte de plaisir et texte de jouissance ( « celui qui met en état de perte, celui qui déconforte, fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage »), c’est dans cette seconde catégorie qu’il faudrait ranger Lust.
Ici, l’ordre de la diction l’emporte sur l’ordre de la fiction. Le sujet importe moins que la passion d’écrire, laquelle fait tanguer les phrases, brise les images et les stéréotypes (véhiculés par les journaux, les magazines, la télévision et l’industrie du cinéma), fait caracoler les phonèmes et l’orthographe que les citoyens ont intériorisés au cours des longues années d’école publique ou privée… Scène de ménage devient cène de ménage, festival devient fessetival, vociférer devient vessiférer, l’enfant devient ce petit vicelardon ou une coccinelle en plastique renversée sur le dos dans le bol en plastique d’une luge, les seins de Gerti deviennent de grosses bouses de fumier chaud, l’industriel devient le requin meurtrier là devant elle ; les calembours se succèdent sous les doigts d’une narratrice qui surgit parfois au milieu du délire verbal : Mais gardons-nous présentement de considérations personnelles.
Une narratrice dont le « nous » englobe les ouvrières qui réclament de l’argent pour le ménage, des livres et des cahiers pour les enfants et toutes les femmes insignifiantes obligées d’enfiler des capuchons hygiéniques pour éviter la maladie. Elle peut également s’adresser directement au lecteur : Vous aimez, vous, qu’on vous dérange pour rien ? Je vous y invite instamment : jouez et jouissez tous ! Les comparaisons sont inattendues. Évoquant des gamins faisant du ski, l’auteur écrit : Ils beuglent comme des halls de gare.
Gerti a besoin d’air, il lui faut du nouveau, de l’inattendu. Elle entend ses sentiments gronder et traverser tel un express les stations de son corps. Elle part en robe de chambre et pantoufles dans la neige. Elle tombe sur un étudiant prometteur qui lui troussera sa douillette par-dessus la tête en explorateur scrupuleux qu’il est, ce beau blond sur un écran de cinéma qui semble avoir passé des heures au soleil, les cheveux enduits de gel… On voit le blanc des yeux et perçoit en même temps des cris stridents. Mais le père céleste, celui qui se tient au faîte de sa gloire professionnelle et sexuelle, il faudra bien le retrouver dans le nid qu’il a fait construire pour sa divine moitié, celui pour qui les hauts revenus mensuels sont source d’inépuisable bonheur, alors qu’à chaque minute, la divine moitié voudrait être ailleurs, dans ce paradis qu’elle vient de connaître sur la banquette d’une Mercedes…
On l’aura compris, ce qui est mis en scène ou en mots, c’est la domination que Hermann, le pervers père céleste, instaure sur tout ce qui l’entoure : sa femme, son fils, ses employés. Or, la posture de celle qui entreprend de raconter ce qu’elle voit (caméra qui enregistre les faits et gestes de personnages muets), qui entreprend de commenter le spectacle auquel elle assiste avec un mélange de répulsion et de jubilation, cette posture est totalement équivoque. C’est ce qui nourrit avant tout le plaisir que le lecteur éprouve en découvrant un univers qui fait singulièrement penser à celui dans lequel nous vivons.
Si la narratrice avait choisi tel point de vue (Mon dieu, quelle horreur, il faut balancer ce porc ! enfermer ce cochon de mâle ! cet hétéro blanc et désastreux ! ce prédateur sans scrupule !) ou tel autre (La violence que subit cette dame est absolument inadmissible ! L’outrage qu’elle subit peut être infligé à n’importe laquelle d’entre nous!), elle serait tombée dans le manichéisme, attitude de celle ou de celui qui exhorte les gens à marcher droit, qui leur dit ce qui est bien, ce qui est mal, ce qu’ils devraient penser, ce qu’ils ne devraient pas penser, attitude qui caractérise le discours de propagande ou de vérité propre aux grenouilles ou aux punaises de bénitier, attitude qui interdit l’ironie cinglante ou le rire perlé qu’on peut entendre ou produire en lisant les rocambolesques romans du marquis de Sade.
Mais l’ironie est-elle encore tolérée dans la ruche bourdonnante ?